Parler correctement, un essentiel de l’humanisme confucéen (ren)

Préambule : avant de débuter ce texte je souhaite introduire la notion d’humanisme confucéen ou ren en Chinois. Le ren n’a rien à voir avec la conception actuelle et occidentale de l’humanisme. Aujourd’hui, l’humanisme a plus en commun avec une forme laxisme (souvent utilisée à des fins politiques) ou de compassion très ostentatoire. Le ren, quant à lui, peut se définir brièvement ainsi : « vertu (ou qualité) qui permet de régler vertueusement et harmonieusement les relations entre humains ». Définit de la sorte l’humanisme confucéen englobe toutes les strates dans lesquelles les Hommes interagissent. Une explication très claire et détaillée est donnée par le Pr. Anne Cheng dans son introduction de la traduction des Entretiens de Confucius (Lunyu) p.18-22.

Cher lecteur,

Un ancien m’a dit un jour « la langue est un petit organe mais qui peut faire de grands malheurs ». Je crois aussi que peu de paroles inappropriées peuvent engendrer de nombreux événements malheureux. C’est pour cela que porter attention aux mots que l’on prononce et le débit auquel on les dit est fondamental. J’ai déjà abordé le sujet sous un autre angle avec l’article « La médisance, un exemple de l’égarement de l’apprenti confucéen » que je vous invite à lire si vous ne l’avez pas déjà fait.

Pour illustrer le lien que je perçois entre la parole et l’humanisme confucéen je vais digresser à partir d’une histoire, puis, de petites anecdotes.

 – Lors de mon précédent voyage j’ai vécu comme spectateur une humiliation en public d’un passager par une employée de l’aéroport. Elle était française et lui vraisemblablement Japonais. Lors de la vérification des bagages l’homme devait ouvrir un sac qui contenait des objets électroniques. Mais ce dernier ne comprenait pas l’Anglais de la dame de l’aéroport. Par conséquent, elle s’est mise à lui hurler dessus dans un Anglais très approximatif. Naturellement, toutes les personnes autour se sont retournées et ont regardé, surprises, la manière dont s’adressait le personnel à un client. Le passager était outré, et je pense, apeuré. Finalement, l’employée a pris brusquement le sac de l’homme et l’a ouvert tout en marmonnant des propos déplacés à son encontre. L’homme, lui, ne comprenait pas ce qu’il se passait et était immobilisé (ou devrais-je dire tétanisé ?).

– Un proche me demande souvent des explications sur des termes spécifiques à mon domaine de travail. Agacé par les questions à répétition, je réponds parfois de manière expéditive ce qui entraîne naturellement une dispute. Ou encore, un de mes amis a des problèmes de compréhension écrite et orale (dyslexie et dysphasie) et ne comprend pas forcément ce que je lui dis. Ainsi, nous avions souvent des problèmes lors de nos rendez-vous (l’heure, le lieu, la raison…). Et enfin, dans mon travail je suis amené à présenter des méthodes à des collègues lors de petits séminaires enregistrés. A la fin des séminaires, plusieurs collègues m’ont fait le reproche d’être trop froid et sec. Je n’ai jamais été vraiment d’accord avec eux jusqu’au jour où j’ai écouté les enregistrements des séminaires.

Pour établir le parallèle entre la communication et le ren, décortiquons :

Ce qui m’a frappé lors de cet épisode de l’aéroport est qu’avec un minimum d’effort pour clarifier son propos (quelques gestes et parler lentement) l’employée aurait été comprise. La situation se serait alors débloquée. Mais au lieu de cela elle a choisi une attitude hystérique qui n’a fait que rendre plus confuse la situation. Le simple fait de prononcer les mots avec agressivité va les distordre et les rendre moins intelligibles.

Dans la tradition confucéenne il y a un débat classique qui s’intitule «la rectification des noms ». Ce sujet, pour être bref, dit que chaque chose doit être nommée clairement afin que l’on sache à quoi on se réfère. De la sorte, un fils qui ne respecte pas son père ne mérite pas d’avoir le nom de fils. Il doit y avoir un rapport concret entre le mot et la réalité. C’est ce que le Maître disait : « Si les noms sont incorrects on ne peut tenir de discours cohérents. Si le langage est incohérent les affaires d’état ne peuvent se régler. » [1].

Ce que je veux exprimer : lorsque l’on parle, les informations que l’on transmet doivent être compréhensibles et claires. Bien que ce constat soit trivial, on peut très vite se laisser emporter et ne plus s’exprimer correctement. Cela va rompre un des liens primaires entre les Hommes : la communication. C’est ce que l’on peut voir avec les exemples : lorsque la communication n’est pas limpide des malentendus et des disputes surgissent.

C’est alors que débute la dégradation des relations entre Hommes et que l’amertume naît, on s’éloigne alors de l’humanisme.

C’est pour cela que chaque mot doit être soigneusement choisit pour s’exprimer clairement.

La parole est comme l’eau : trouble elle est imbuvable, claire elle est potable. Pour rendre l’eau trouble potable, on la purifie et l’on en extrait les éléments qui l’obscurcissent. Il en va de même pour la parole : supprimer ce qui trouble le langage pour le rendre plus clair et harmoniser les dialogues. Finalement, l’harmonisation des dialogues conduit à l’humanisme, car les relations sont clarifiées, comme l’eau est purifiée.

Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Prenons les anecdotes :

Cet ami curieux qui me questionne souvent : je lui ai calmement expliqué les choses, que je ne me sentais pas toujours à l’aise pour répondre à de multiples questions auxquelles je ne connais pas forcément la réponse. Depuis, il me sollicite différemment et me demande si on peut discuter de tel sujet précis avant d’aborder ses questions. Comment pouvait-il comprendre sans que je lui explique mon malaise ?

L’ami dyslexique : je m’exprime calmement et lentement et vérifie toujours avec lui si nous nous sommes bien compris. Depuis, nous rencontrons rarement des problèmes pour nous organiser.

Les séminaires professionnels : après écoute de mes enregistrements j’ai compris ce que disaient mes collègues. J’étais effectivement désinvolte. Pour remédier à cela, j’ai adoucit ma voix, marqué des pauses et conclut avec un message positif. Ce changement a été apprécié par les auditeurs, qui me l’ont fait savoir.

Le choix des mots est important pour communiquer correctement et régler les relations entre Hommes. Cette sélection est également importante afin de ne pas utiliser les mots comme des lames acérées. Parler, c’est avant tout pour communiquer. Ce n’est pas humilier, ce n’est pas non plus mépriser. Le Maître a établi ce principe : « Le langage n’a d’autre fonction que de communiquer. » [2].

Quel est donc le lien entre le ren et la parole ?

On atteint l’humanité confucéenne en se comportant en homme de bien (junzi). L’homme de bien pèse ses mots et les choisit correctement. Il fait en sorte que l’information qu’il veut transmettre soit limpide et que celui avec qui il discute puisse le comprendre sans ambiguïtés. Il ne parle que pour partager des idées ou des indications, et pas pour se faire valoir ou humilier l’autre. Parler correctement est un essentiel de l’humanisme car la parole est un mode d’interaction primordial entre les Hommes.

On commence à régler vertueusement les relations entre Hommes avec un langage approprié et noble. Maître Kong disait à son disciple Yan Hui : « Parle rituellement. » ou « Ce qui est contraire au rituel : n’en parle pas. » [3]. C’est-à-dire : « Evite la vulgarité et les propos négatifs dans la parole, ainsi tu seras un homme de ren. ».

Finalement, quelle discipline opter pour magnifier le ren ? Je pense qu’elle est finalement très simple : « L’homme de bien est circonspect dans ses paroles. » [4] et aussi « Avare de mots : tel est-il qui est près du ren. » [5].

Mettons une garde à notre bouche et veillons à parler sainement. Ce petit effort donnera un peu plus d’humanité à nos relations.

[1] 13 : 3 Entretiens (Lunyu) Trad. Anne Cheng

[2] 15 : 40 Entretiens (Lunyu) Trad. Anne Cheng

[3] 12 : 1 Entretiens (Lunyu) Trad. 1 : Jean Lévi et Trad. 2 : Anne Cheng

[4] 1 : 14 Entretiens (Lunyu) Combinaison des Trad. d’Anne Cheng et du P. Séraphin Couvreur

[5] 13 : 27 (Lunyu) Trad. Anne Cheng

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