Le confucéen au travail : morale et problèmes actuels (2)

Deuxième partie – Quelles sont les limites et les solutions dans le monde moderne ?

Nous avons vu dans la première partie les bases théoriques d’un travail moralement approprié pour le Confucéen. Cependant, la théorie rejoint difficilement la subtilité des défis du réel. Un retour au concret est nécessaire pour observer comment mettre en pratique des principes dans le monde matériel.

Ainsi, pour étudier la mise en pratique de la morale confucéenne je vais exposer deux situations auxquelles j’ai été confronté. Je vais tenter de les remettre en perspective pour révéler l’ambiguïté des décisions que l’on peut prendre face à une question éthique. Nous verrons que la finalité peut être plus délicate qu’une opposition primaire entre déontologie et débauche.

Ce texte se présentera en trois grandes parties : les exemples (1), les limites (2) et les solutions (3).

1- A l’issue de mon dernier emploi je me suis retrouvé sans activité et surtout sans argent. Ayant peu d’économies je me suis empressé de postuler à des offres d’emploi qui me convenaient. La situation économique et sociale n’étant pas favorable, et mon domaine de compétence spécialisé, mes candidatures ont été continuellement refusées. Ces échecs se sont répétés pendant plusieurs mois. La pression financière augmentait : le loyer, la nourriture et les avis d’impositions. Comment payer, alors que je voyais mes ressources fondre ? J’ai alors sérieusement réfléchis à des alternatives pour obtenir des revenus et subvenir à ces nécessités fondamentales. Une a particulièrement attiré mon attention : la manière illégale.

Il y a quelques années, afin d’obtenir un diplôme, je travaillais dans une institution dans laquelle il y avait de sérieux problèmes relationnels. Ce conflit opposait une personne à son supérieur hiérarchique et le différend ne faisait qu’empirer avec le temps. L’atmosphère était vraiment lourde et nous, leurs collègues, étions témoins de cette situation délétère. Afin de remédier à cela j’ai tenté de discuter avec les deux protagonistes et de comprendre leur désaccord et la source des frictions. Vivant auprès de ce foyer de tension pendant quelques années, et en ayant discuté avec les différents partis je me suis fait une idée du juste et de ce qui ne l’était pas. Au fur et à mesure je me suis retrouvé en opposition avec la hiérarchie sur ce sujet. Cela m’a coûté une mise à l’écart du groupe de travail, du mépris et du dénigrement de mes collègues de l’époque. Cette « mise en quarantaine » a été progressive et de plus en plus intense et hostile.

2- Ces deux exemples peuvent mettre en exergue les limites de la morale lorsqu’elle est associée au travail.

La première histoire illustre un problème très actuel : comment être intègre sans argent ? Le précipice social est gigantesque et l’on peut se retrouver parachuté d’une situation stable à celle de paria. On se retrouve alors face aux choix suivants : est-ce que je range mon éthique un instant pour continuer à survivre ? Ou dois-je patienter avec intégrité et espérer un aboutissement prochain ? Les besoins naturels de l’homme confrontent alors ses idéaux. Les enjeux peuvent être importants car une chute sociale, de nos jours, rime avec mort sociale. Nous voyons ici une limite associée à l’instinct de survie et l’argent. C’est un élément important à intégrer, car c’est précisément dans ce type d’instant que l’on voit la force morale que nous possédons.

Le Maître disait à ce propos : «  Ce n’est qu’au plus froid de l’année que, derniers à perdre leur feuillage, le pin et le cyprès révèlent leur ténacité. » [1]. Mais aussi :

Alors que le Maître et ses compagnons étaient dans une extrême pauvreté, un de ses disciples vint lui faire part de son dégoût. Il trouvait injuste que des hommes qui s’appliquent quotidiennement à être vertueux puissent être réduits à cet état humiliant. Le Maître répondra : « Le sage demeure constant et courageux dans la détresse. Un homme vulgaire, dans la détresse, ne connaît plus aucune loi. » [2].

La seconde anecdote révèle un autre seuil de la vertu dans le milieu professionnel. Il arrive que nous soyons témoins d’événements tristes et disharmonieux sur nos lieux de travail. Lorsque nous sommes confrontés à ce type de circonstance -particulièrement quand elle implique la hiérarchie- il peut-être délicat de se prononcer. Les raisons citées ci-dessus peuvent expliquer cela : à trop se ranger contre la hiérarchie, par amour de la justice, on peut être amené à rencontrer des embûches au travail, et malheureusement perdre ce dernier. La balance entre l’amour de la justice, pour un cas qui ne nous concerne pas directement, est-elle plus forte que notre situation qui est éventuellement précaire ?

Avec ces deux cas, nous pouvons observer que la frontière entre se comporter en Confucéen, ou pas, est très fine. Actuellement, la pression sociale est telle que même en ayant une morale bien fondée on peut se poser la question de suivre la justice et l’éthique. La précarité dont nous sommes tous plus ou moins victimes est un paramètre central pour expliquer cette prudence malsaine à choisir entre :

Morale et perte de statut

ou

Licence et survie.

Quelles réponses apporter et comment dompter la situation ?

3 – Les conclusions des deux épisodes que j’ai présenté en 1- sont respectivement :

J’ai effectué un travail profond sur moi afin de raisonner ces volontés d’utiliser des voies déréglées. J’ai avant tout pensé aux regrets que j’aurai pu avoir après les faits. Puis, j’ai fait des efforts supplémentaires sur mes dépenses afin de juguler ce qui n’était pas urgent. Tout était organisé à l’aide d’un tableau afin de voir les sorties et les maigres entrées. Finalement, les efforts donnés pour trouver un emploi ont payé et j’ai obtenu un poste qui me plaisait.

Concernant la personne qui rencontrait des problèmes sur mon lieu de travail, je l’ai soutenu jusqu’à mon départ. Mon opposition à la hiérarchie m’a permis de voir les bassesses dont ils étaient capables et de renforcer mes convictions du juste dans cette affaire. J’ai certes été exclu, mais je n’ai pas eu l’amertume d’abandonner quelqu’un dans l’injustice et potentiellement la dépression (la dureté d’avoir un groupe social entier contre soi n’est pas une mince affaire).

Au total, je pense que même si notre instinct de survie social nous rappel à l’ordre il faut savoir être inflexible sur la vertu, l’harmonie et la justice entre individus. C’est ainsi que le Maître définissait un homme qui incarne l’humanisme Confucéen (ren) : « Inflexible, résolu, simple d’âme et avare de mots : tel est-il qui est près du ren. » [3].

(a.) De cela découle savoir quand agir. Si les choses vont trop loin, éventuellement prévoir son départ de la structure professionnel. Le Maître dit à ce propos : « L’homme de bien conduit sa barque en fonction de la Voie (de la vertu) non des intérêts matériels (le salaire). Un tel a beau cultiver la terre, il connaîtra peut-être la faim.» [4]. Ainsi, il faut savoir agir promptement et se battre pour les valeurs Confucéennes après une étude objective du cas.

(b.) En attendant l’éventuel départ d’un milieu corrompu, il faut savoir se montrer prudent. Un écart de comportement pourrait faire échouer des projets qui doivent être menés avec discrétion. Les personnes licencieuses étant prêtes à tout pour réussir, donner une once d’argument à ces gens là peut tout mettre en échec. A ce sujet, le Maître dit : « Sous un gouvernement bien réglé, parlez franchement et agissez ouvertement. Sous un gouvernement mal réglé, agissez ouvertement, mais modérez votre langage. » [5]. Différemment : n’ayons pas peur de soutenir ceux qui en ont besoin ; mais, sachons nous préserver, sinon nous ne serons plus d’aucune utilité une fois écartés.

Ce dernier point est très délicat, car il montre que la solidité éthique (a.) est mélangée à la souplesse (b.). Je pense que cette étape dépend de la sensibilité de chacun. Au même titre que les métaux ont tous différentes températures de fusion, chaque personne aura un degré varié de perception d’une situation et de la manière d’intervenir.

Maître Meng (Mencius) s’est exprimé à ce sujet de façon très intéressante. Il relatait l’histoire de deux dignitaires Chinois. Le premier ne s’associait pas avec les personnes immorales, à tel point qu’il refusait la majorité des fonctions proposées par souci de préservation de son intégrité morale. Le second, n’hésitait pas à coopérer avec les hommes de peu, car il partait du principe que l’homme vertueux est comme un diamant : rien ne peut le maculer. Maître Meng conclura : « L’un a des principes trop stricts, l’autre pas assez de dignité. Le sage ne prend pour modèle ni un homme trop strict, ni un homme qui ne garde pas assez de dignité. » [6].

Cela reflète mon propos : savoir représenter un standard de pureté mais aussi être adaptable. En effet, il faut savoir prémunir : pour nous et notre situation mais aussi pour les autres qui peuvent avoir besoin de soutien. De plus, chaque litige ayant sa singularité il est important d’ajuster notre implication.

Quoi qu’il en soit, et quelque soit la façon dont nous agissions, l’essentiel est que nous gardions la Voie Confucéenne comme but ultime : « La vertu de l’homme de bien est puissante comme le vent, celle de l’homme de peu est faible comme l’herbe. Sous le vent, elle plie, et se couche. » [7].

 

[1] 9 : 27 Entretiens (Lunyu) Trad. Anne Cheng

[2] 15 : 1 Entretiens (Lunyu) Trad. P. Séraphin Couvreur

[3] 13 : 27 Entretiens (Lunyu) Trad. Anne Cheng

[4] 15 : 31 Entretiens (Lunyu) Trad. Anne Cheng, entre parenthèses, des précisions de ma part

[5] 15 : 4 Entretiens (Lunyu) Trad. P. Séraphin Couvreur

[6] Livre II, chapitre I, verset 9 (Mencius) Trad. P. Séraphin Couvreur

[7] 12 : 19 Entretiens (Lunyu) Trad. Anne Cheng

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