L’amitié Confucéenne

Chers amis,

A un intervalle de temps proche deux lecteurs ont proposé le sujet de l’amitié dans le Confucianisme. J’ai donc décidé de rédiger un article à ce propos.

Les relations amicales appartiennent à un type important d’interaction entre humains parmi d’autres comme celles avec les parents ou des supérieurs hiérarchiques. Nous allons le voir plus tard, le Maître a évoqué ces rapports à plusieurs reprises.

Je vais présenter trois exemples personnels à partir desquels je vais digresser sur les caractéristiques de l’amitié dans le Confucianisme pour conclure sur une esquisse de l’ami Confucéen idéal.

1- Lorsque j’étais plus jeune j’avais un meilleur ami avec qui je passais la majorité de mon temps. Nous avions les mêmes passions, les mêmes goûts pour les films ou la musique et étions inséparables. Nous sommes passés par cette période délicate qu’est l’adolescence soudés. Une fois entrés au lycée, notre monde s’est agrandit. Des personnes d’horizons très différents sont arrivés dans nos vies respectives. C’est à ce moment que les germes de la division (sans péjoration du terme) se sont installées. Mon ami vient d’une famille aisée alors que je viens d’un milieu plutôt modeste. Naturellement, nous nous sommes associés avec des personnes qui avaient des préoccupations sensiblement proches des nôtres. Mon camarade a par conséquent tissé des liens avec d’autres jeunes issus de familles confortables, avec qui je partageais peu de loisirs. Le temps passant les différences se sont accentuées. Le point culminant a été atteint lorsque j’ai passé une soirée avec l’entourage de mon ami : je ne me reconnaissais dans aucune des personnes et j’étais mal à l’aise. C’est après ce moment que je me suis détaché progressivement de cet ancien meilleur ami, n’embrassant plus d’intérêt commun avec lui ; il en fit de même.

2- Un ensemble de personnes est par définition hétérogène. Cela peut donc s’étendre à un groupe de compagnons. Dans un de mes cercles d’amis, certains sont expéditifs, d’autres sont susceptibles. Cette combinaison est explosive particulièrement lorsqu’un conflit naît. En conséquence, les spectateurs du conflit se retrouvent à purifier le dialogue de manière à ce que la discussion entre les protagonistes du désaccord redevienne intelligible et dépourvue d’hostilité.

3- Une personne que je fréquentais avait une influence néfaste sur moi. Je devenais amer, pessimiste et moqueur. Mes amis m’ont repris à plusieurs reprises sans que je le comprenne. Il aura fallut des mois pour que je puisse intégrer leurs remarques. Une fois que j’ai réalisé ce dont ils me faisaient part, j’ai pu me distancer de cet être toxique et retrouver progressivement un comportement sain.

Le premier souvenir dont je viens de vous faire part a été très formateur dans ma jeunesse. J’ai appris à savoir ce que je cherchais dans l’amitié. Certaines visions et attitudes ne correspondaient pas du tout à mon mode de vie, à mes attentes et à mon éducation. Me séparer de mon meilleur ami, celui avec qui j’ai partagé tant d’excellents moments à été compliqué, mais salutaire. Je ne pouvais me complaire dans un univers qui n’était pas le mien.

C’est ici un point fondamental de l’enseignement de Maître Kong : savoir préserver son intégrité et ne pas dévier de la Voie à laquelle on croit (la Voie Confucéenne pour les Confucéens).

Le Maître disait à ce propos : « Nos voies divergent-elles ? Inutile de nous concerter plus longtemps. » [1].

Maître Kong est direct et suggère de ne pas gaspiller de temps avec des personnes qui sont trop éloignés de nous moralement. Il a indiqué par ailleurs trois amitiés qui sont favorables à l’étudiant Confucéen :

« L’amitié avec un homme qui parle sans détours, l’amitié avec un homme sincère, l’amitié avec un homme de grand savoir, ces trois sortes d’amitié sont utiles [pour progresser dans la Voie Confucéenne]. » [2].

Il est cependant important de ne pas tomber dans une raideur à l’égard de nos proches. En effet, le fait que nous soyons tous différents implique que les modes de fonctionnement varient et peuvent ne pas forcément rencontrer nos exigences. La citation [1] est à mettre en parallèle avec la suivante :

« Il est des personnes avec lesquelles on peut étudier, mais non tendre vers la Voie. Il en est d’autres avec lesquelles on peut tendre vers la Voie, mais non s’y affermir. D’autres encore avec lesquelles on peut s’affermir, mais dont on ne peut partager le jugement. » [3].

Une certaine subtilité est à remarquer à l’issue des extraits [1] et [3] : savoir se dégager des individus qui ont un écart capital avec notre façon de vivre mais également savoir être souple et prendre en compte les sentiments de chacun. Selon moi, le Maître veut augmenter le niveau d’exigence morale sans se diriger vers une vie réservée aux ermites. De la sorte, nous sommes une association de personnes qui converge vers un but vertueux en s’entraidant pour l’atteindre.

La notion d’adaptabilité proposée par la citation [3] me permet de faire la transition avec le second exemple que j’ai raconté.

Ces amis ont tous un caractère très marqué. De là, ils doivent être abordés de manière singulière. Pour apaiser des tensions, certains mots, certains moments sont à choisir. Autrement, le message que l’on souhaite faire passer sera inaudible. La finalité étant un retour harmonieux entre individus, notre démarche doit être la meilleure pour ramener, ne serait-ce qu’un peu, la cohésion. Effectivement, aborder un sujet de manière individuelle affine le résultat en ajustant à la mesure de la personne.

Le Maître procédait à ce type d’enseignement arrangé, voyez ci-après.

Deux disciples (Ran Qiu et Zilu) vinrent demander au Maître quand devaient-ils mettre en pratique un principe qu’ils venaient d’apprendre. Un élève, surpris des réponses différentes lui en demanda la raison : « Ran Qiu n’ose pas avance, aussi ai-je voulu le pousser en avant ; Zilu, lui a de l’ardeur pour deux, aussi devais-je lui mettre un frein. » [4].

Un autre modèle de leçon adaptée se trouve au chapitre 12, versets 1 à 3.

Selon moi, c’est aussi ce que le Maître voulait indiquer lorsqu’il dit : « Un ami doit être conseillé avec loyauté et guidé avec tact. Si cela devient impossible, il ne faut pas insister, ni attendre de se voir insulter. » [5].

Comme nous le voyons ci-dessus et le vivons quotidiennement, corriger un proche peut s’avérer complexe. Même avec une volonté saine et beaucoup de savoir-faire, une certaine lucidité est requise.

Prenons le cas contraire -la posture de celui qui doit être avisé- avec mon troisième exemple. Beaucoup de temps et de patience ont été nécessaires à mes proches pour me faire réagir. Ils ont agit avec finesse pour me faire réfléchir. Avec du recul je constate à quel point j’ai été fermé et sourd à leurs avertissements tout en stagnant dans la médiocrité. On peut saisir dans cette situation la difficulté de faire entendre raison à un autre, embrumé par des mauvaises idées ; d’où la nécessité d’avertir avec justesse et habileté.

Lorsque nous sommes dans l’obscurité de l’erreur, les vrais amis sont les lanternes qui nous aident à retrouver le chemin : « Quand l’ami est comme un parent, c’est le meilleur des guides. » [6].

Finalement, s’entourer des bonnes personnes est indispensable pour se rapprocher de la Voie Confucéenne et être en accord avec soi-même (histoire 1). Il est aussi essentiel de bien conseiller et d’amener les suggestions avec délicatesse à un compagnon aveugle afin de lui donner les outils pour retrouver la vue (histoire 2). Il est également fondamental d’incarner ce que nous attendons des autres en sachant être à l’écoute et en discernant nos mauvais penchants. Certainement, l’obstination provoquée par les pensées impures cristallisent une situation conflictuelle (histoire 3).

 

Pour conclure, que dire de l’ami Confucéen ?

Il s’entoure de ceux qui partagent une quête commune pour la Voie.

Il agit avec clairvoyance pour extraire ses proches d’une mauvaise passe.

Il écoute ses amis qui lui signalent des erreurs avec bienveillance.

Il extrait le meilleur des autres et de lui-même dans sa quête d’harmonie.

Devenons attentifs aux autres pour nous améliorer ensemble.

« La vertu n’est jamais solitaire, on fait cercle autour d’elle. » [7].

Je profite de ce sujet sur l’amitié pour saluer chaleureusement mes ami(e)s qui liront cet article. Je souhaite également remercier sincèrement les lecteurs fidèles et patients de ce simple site. Ils sont toujours présents pour discuter avec moi et proposer des nouveaux thèmes de réflexion.

 

[1] 15 : 39 Lunyu (Entretiens) Trad. Anne Cheng

[2] 16 : 4 Lunyu (Entretiens) Trad. P. Séraphin Couvreur

[3] 9 : 28 Lunyu (Entretiens) Trad. P. Séraphin Couvreur

[4] 16 : 4 Lunyu (Entretiens) Trad. Anne Cheng – Ajout entre crochets de mon fait pour clarifier la phrase.

[5] 12 : 23 Lunyu (Entretiens) Trad. Anne Cheng

[6] 1 : 13 Lunyu (Entretiens) Trad. Anne Cheng – Cette citation est attribuée à un disciple de Maître Kong.

[7] 4 : 25 Lunyu (Entretiens) Trad. Anne Cheng

Une réflexion au sujet de « L’amitié Confucéenne »

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