Du discernement, entre prescience et justesse

Addendum : deux commentaires pertinents m’ont été donnés à propos de cet article. Brièvement, ils disaient que cet article était un peu trop utopique. Premièrement, les valeurs prônées par le Confucianisme sont un idéal à atteindre. Ce qui sous-entend qu’il est difficile à réaliser mais que l’on doit quand même tenter d’y parvenir. Effectivement, le Maître place la barre morale haute afin d’extraire le meilleur de l’âme humaine et d’exalter la persévérance dans l’effort à être des Hommes de bien. Secondement et pour conclure je vais citer le Maître directement : «L’homme honorable attend tout de lui-même ; l’homme de peu attend tout des autres.» (Lunyu, 15:20, trad. P. Séraphin Couvreur). C’est à dire que la priorité est de nous améliorer afin d’être tant bien que mal des exemples vertueux.

Chers lecteurs,

Savoir distinguer et saisir le sens des choses est une qualité importante pour avoir un temps d’avance et optimiser les conditions futures. L’intérêt étant de ne pas se retrouver piéger dans des situations embarrassantes est de préserver l’intégrité morale, typique de l’homme de bien Confucéen.

Cette capacité à voir les signes va être discutée sous deux angles. Le premier, en quoi discerner nos émotions permet de préserver une attitude convenable. Puis le second, distinguer chez l’autre le bon et le mauvais et ainsi se rapprocher ou éventuellement se distancer. Ces deux variantes du discernement seront illustrées avec des exemples puis analysées à la lumière des propos du Maître.

– Lors d’une conférence dans le cadre professionnel j’ai assisté à la présentation d’un confrère qui provoqua ma colère. Son sujet était pertinent et en rapport à mon domaine de recherche. Lorsqu’il fît sa présentation il arborait une attitude fantaisiste et tournait tout à l’amusement. Je n’ai absolument pas apprécié sa façon de présenter, au point que le discours en devenait indigeste malgré sa portée intellectuelle. Mon opinion sur la personne a été impactée alors que je ne la connaissais pas et j’étais irrité par l’attitude que j’avais observé. L’avenir allait se charger de me donner une leçon lorsque je dû travailler dans la même équipe que cette personne.

– Toujours dans un contexte professionnel j’ai eu l’opportunité d’étudier la conduite d’un responsable. Ce dernier avait un comportement élaboré en société, avec beaucoup de manières et une élocution extraordinaire. L’attention du groupe était quasiment tout le temps sur lui tant il avait de grandes capacités d’orateur. Je dois admettre que c’était impressionnant. Il avait l’art de rendre tout attrayant, particulièrement ce qui le concernait. Observant rigoureusement ce personnage j’ai alors suspecté que ces beaux discours couvraient des actes peu recommandables. Mon examen était juste. Il était l’opposé radical de ses déclarations ; en fait, ces dernières visaient même à couvrir ses méfaits vicieux et ses basses manigances politiques.

Que dire à l’issue de ces deux histoires succinctes ?

Premièrement, le discernement émotionnel. Dans le cas que j’ai présenté on peut constater deux types de discernement que je n’ai pas appliqué : voir clair à travers mes propres émotions et distinguer celles de mon collègue. Effectivement, je n’ai pas su prévenir ma colère et m’en écarter. Ce manque de sensibilité à l’égard de mes émotions a troublé mon jugement à l’encontre de mon homologue.

Également, j’ai manqué à l’analyse correcte des sentiments de mon confrère. Lorsque j’ai été amené à travailler avec lui, j’ai appris à le connaitre et son comportement n’avait rien à voir avec ses agissements lors de son allocation. Bien pire, il m’a expliqué avoir été horriblement angoissé lors de sa présentation, expliquant ce que je considérais comme de la maladresse. Chose tout à fait normale lorsque l’on est face à un grand auditoire.

Ce manque de clairvoyance de ma part a rendu mes critiques subjectives, m’écartant ainsi du besoin de justesse nécessaire pour un Confucéen (voir l’article précédent). Ne pas remettre en perspective la situation de mon collègue et l’évidence que l’anxiété de parler en public peut entrainer des imprudences était aussi une erreur de perception.

Le Maître donne une indication sur la façon de reconnaitre convenablement les choses : « Je me renseigne longuement et choisis ce qu’il y a de bien pour le suivre. J’observe beaucoup pour en prendre bonne note. » [1].

Ce propos contient tout ce qui est nécessaire comme idéal à atteindre pour bien discerner les sentiments et la conduite des autres : observer, se renseigner et choisir le bon. Autrement dit : porter attention, comprendre et ne favoriser que ce qui est sain moralement.

Continuons avec le second exemple.

L’attitude très élaborée du personnage que je décris avait éveillé mes soupçons assez rapidement. Ses propos étaient trop brillants et semblaient être prononcés pour séduire plutôt que pour communiquer. En observant attentivement ce monsieur, il faisait preuve de beaucoup de dédain envers les personnes inférieurs hiérarchiquement. Il adoptait même un comportement despotique, attendant beaucoup des autres mais ne faisant que peu d’efforts pour autrui. De fil en aiguille, je comprenais que cette personne était un politicien, ne produisant rien et faisant pression grâce à son statut et son poste tentaculaire afin d’asseoir une autorité égocentrique.

Le Maître disait à propos de ce genre d’individu : « D’un homme, observe la manière d’agir, examine les motivations, vois où il trouve son bonheur. N’est-ce pas le sûr moyen de le connaitre ? » [2].

Cette phrase révèle le génie du Maître. Voir les signes, comprendre ce que l’autre aime et ce qui le stimule permet de distinguer ses motivations et son but. Ici, le besoin de séduire et de monopoliser l’attention, tous deux illustrés par des discours flamboyants, suggéraient fortement un désir de pouvoir étant donné le contexte. C’est ici qu’une autre citation du Maître prend pleinement sa place :

« Belles paroles et mine avenante sont rarement signes de bonté. » [3].

Pour conclure, que le discernement soit associé à nos émotions ou à nos observations externes il permet de nous préserver en tant qu’êtres moraux. En examinant l’extérieur et les mouvements de nos sentiments on peut avoir un temps d’avance. Cette prescience permettra de conserver la justesse de notre jugement en écartant rapidement les bonnes émotions des mauvaises, exaltant ainsi la bonté humaine. Pareillement, on peut percevoir ce qu’autrui est, pense ou souhaite puis agir en conséquence vis-à-vis de la personne. Le discernement sera une faculté que le Confucéen sollicitera pour bien s’orienter grâce à sa sensibilité, son écoute et son examination des choses. Toujours dans le souci de préserver ses qualités vertueuses et dans le besoin d’harmoniser les relations humaines.

C’est à mon sens ce que Maître Kong résume ici :

« L’homme de qualité a souci d’entretenir neuf occasions de penser. Il songe à voir clairement ce qu’il regarde, à entendre distinctement ce qu’il écoute […] Il pense à poser des questions si il a des doutes, et songe aux conséquences avant de se laisser emporter. A la vue d’un gain possible, il n’oublie pas la justice. » [4].

 

Annexe : Le discernement était aussi utilisé par le Maître dans la vie politique. Il observait les actes des princes et comprenait ainsi les âmes et les volontés de ces derniers. Ceci est flagrant dans les deux citations suivantes :

« Zizhang demanda si l’on pouvait savoir d’avance ce que feraient les empereurs de dix dynasties successives. Le Maître répondit : « La dynastie des Yin a adopté les rites de la dynastie des Xia ; on peut connaître par les documents ce qu’elle a ajouté ou retranché. La dynastie des Zhou a adopté les rites de la dynastie des Yin ; ce qu’elle a ajouté ou retranché se trouve mentionné dans les documents. On peut savoir d’avance ce que feront les dynasties à venir, fussent-elles au nombre de cent. » » [5].

Et

« Le prince de Qi et ses ministres envoyèrent au prince de Lou une bande de musiciennes. Ji Huanzi les reçut ; au palais, durant trois jours, le soin des affaires fut abandonné. Confucius s’en alla. » [6].

Nous pouvons évidemment étendre cela à la vie moderne et aux politiciens actuels. Je vous laisse le soin de voir les signes et de comprendre. Pour ma part, je sais à quoi m’en tenir.

 

[1] 7 : 28 Entretiens (Lunyu) Trad. André Lévy

[2] 2 : 10 Entretiens (Lunyu) Trad. Anne Cheng

[3] 17 : 15 Entretiens (Lunyu) Trad. André Lévy

[4] 16 : 10 Entretiens (Lunyu) Trad. André Lévy

[5] 2 : 23 Entretiens (Lunyu) Trad. P. Séraphin Couvreur

[6] 18 : 4 Entretiens (Lunyu) Trad. P. Séraphin Couvreur

 

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