Le projet social Confucéen : de la piété filiale à l’harmonie (2)

Seconde partie : de la vie familiale à l’harmonie sociale

Cher lecteur,

Nous nous retrouvons pour la seconde partie sur ce thème qui lie le modèle familial et la société. Nous avons vu dans la première partie l’importance des rôles des principaux membres : parents et enfants. D’un côté les parents sont responsables d’être de bons éducateurs et de représenter un modèle moral. De l’autre, les enfants doivent écouter humblement et être disciplinés.

Dans cette seconde partie nous allons observer comment la vie familiale se diffuse à la société entière. Je vais pour cela prendre l’exemple d’un ami et un personnel. Ils représenteront respectivement l’inconvénient ou le bénéfice social.

– Un ancien ami d’école venait d’une famille aisée. Il avait souvent des vêtements ou des objets de luxe. Dès qu’une nouveauté technologique sortait, peu de temps après il l’avait entre les mains. Cependant, cet ami avait la fâcheuse tendance à s’en glorifier auprès des autres camarades, processus tout à fait normal chez les plus jeunes. Grandissant, son attitude n’avait pas changé. Il était toujours aussi suffisant. Ceci lui valut d’être méprisé des autres. A trop prendre les gens de haut, il finit avec peu de personnes autour de lui (avant d’en trouver de son espèce). Entrant timidement dans la maturité, j’ai pu commencer à comprendre la probable origine du comportement de cet ami. Effectivement, son père était très similaire. Dans l’intimité ce monsieur était sympathique mais absolument détestable en société à cause de son attitude. Il ramenait tout à son succès et ses richesses. Le fils et le père étaient tous les deux dédaigneux, et tous les deux peu appréciés en société, pour les mêmes motifs.

– Loin de moi l’idée de me vanter, mais ici je souhaite décrire une qualité que j’ai acquis grâce à mes parents. Comme toutes les familles, il arrive que des différends surviennent. Plusieurs façons de les traiter (ou pas) existent : se crier dessus, ne plus se parler, laisser la situation s’apaiser ou s’envenimer ou discuter des problèmes. J’ai la chance d’avoir des parents qui discutaient entre eux la majeure partie du temps afin de résoudre une situation conflictuelle. Plutôt que de me hurler dessus, ils m’expliquaient pourquoi tel ou tel acte était mauvais, le tout accompagné d’une punition si nécessaire. De façon générale, notre famille règle les soucis de la sorte. C’est donc naturellement que je favorise ce mode de fonctionnement dans ma vie d’adulte. J’ai constaté que discuter et expliquer les choses est certainement la meilleure façon d’éviter les quiproquos et de clarifier les situations. Que ce soit dans la sphère privée ou professionnelle, ce mode de communication est un outil puissant pour apaiser les éventuelles tensions avec les personnes.

L’idée principale que je veux expliquer ici est la continuité de l’apprentissage en famille à l’ensemble du corps social. Avec les deux exemples ci-dessus on peut constater l’extension et la reproduction en société de ce qui a été assimilé dans le cocon familial. Dans le bon comme dans le mauvais, les habitudes qui ont été apprises en famille se diffusent auprès de personnes extérieures. Voilà pourquoi j’insistais dans la partie précédente sur l’importance de l’exemple des parents. En effet, l’impact sur l’ensemble de la société peut-être bénéfique ou non selon ce qui a été enseigné. C’est à mon avis ce qui est suggéré dans le passage suivant de la Grande Etude :

« Les mouvements du cœur étant réglés, tout homme est exempt de défauts. Après s’être corrigé soi-même, on établit l’ordre dans la famille. L’ordre régnant dans la famille, la principauté est bien gouvernée. La principauté étant bien gouvernée, bientôt tout l’empire jouit de la paix.  » [1].

Ce passage permet de soulever deux paramètres. Le premier est celui déjà discuté de la transition de l’éducation de la famille vers l’environnement social. Le second, étroitement lié au premier, suggère que l’ordre social est trouvé lorsque les relations sont harmonisées et apaisées par une bonne éducation.

L’harmonie Confucéenne est, d’après moi, le précepte social fondamental du Confucianisme. Cette harmonie doit être comprise comme un tout cohérent du corps social. Chaque personne a des responsabilités, propres à son statut ou à son âge envers les autres. Ces responsabilités permettent de créer un ensemble fonctionnel basé sur la gestion des interactions en fonction de l’intérêt global plutôt qu’individuel. Par exemple, l’important n’est pas d’éviter les conflits mais de les traiter de façon à ce que l’ensemble des personnes reste apte à collaborer en bonne intelligence.

C’est en partie le fond de la citation suivante du Maître :

« En sortant de la maison, sois attentif, comme si tu voyais un hôte distingué ; en commandant au peuple, sois aussi diligent que si tu célébrais un sacrifice solennel ; ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse à toi-même. Dans la principauté, personne ne sera mécontent de toi ; dans la famille, personne ne se plaindra de toi.  » [2].

Autrement dit, il est important de toujours avoir à l’esprit l’autre et ses dispositions afin de travailler ensemble correctement.

L’harmonie Confucéenne est le fruit de la continuité d’une bonne éducation et de l’application de la piété filiale. Partant de notions morales saines communiquées en famille, elles se retrouvent plus tard dans les groupes sociaux en suivant le même modèle : celui de l’imitation et de l’exemple. C’est de cette façon que se génère le cercle vertueux Confucéen pour entretenir l’harmonie sociale. D’où l’importance fondamentale de représenter un idéal moral afin que celui se diffuse. C’est pour cela que le Maître était exigeant avec les personnes avec de hautes responsabilités politiques :

« Si le prince rend les derniers devoirs à ses parents avec un vrai zèle et honore par des offrandes ses ancêtres même éloignés, la Vertu fleurira parmi le peuple.  » [3].

Mais aussi à propos de l’art de gouverner :

« Donner l’exemple du travail. Sans relâche.  » [4].

Pour conclure cet article je souhaite résumer les points essentiels :

– La piété filiale et l’éducation des parents permettent d’inculquer les valeurs morales fondamentales et de préparer à la vie en société. Cette éducation passe en partie par l’exemplarité et l’imitation.

– Ce qui est appris au sein de la famille se reproduit inévitablement en société. D’où l’importance de transmettre de bonnes valeurs et de bons comportements.

– Par le même mimétisme que celui de la famille, les attitudes en société se reproduisent et se diffusent. Elles peuvent ainsi être des vecteurs d’harmonie ou de discorde.

– Le dogme Confucéen lie ces paramètres ensemble afin de tendre vers une société harmonieuse qui combine la bonne éducation en famille, pour que les individus agissent avec honneur et les responsabilisent en société les uns envers les autres. La hiérarchie sous-jacente de la famille se retrouve à grande échelle entre les gouvernants et le peuple, avec les mêmes notions de responsabilités communes pour atteindre la paix sociale grâce à l’harmonie des relations.

De façon graduelle nous avons vu le lien entre la piété filiale et l’idéal harmonieux et vertueux de la société Confucéenne. Comme je le disais dans la première partie, beaucoup de paramètres ont été occultés par faute de place, le format des articles n’étant pas le plus approprié. J’espère avoir réussi à vous donner la saveur de l’importance de ces deux grandes idées que sont la piété filiale et l’harmonie dans la pensée du Maître et du Confucianisme en général.

Ci-après, une dernière citation du Maître qui résume ce vaste projet social :

« Pour gouverner le peuple, Seigneur, avez-vous besoin de tuer ? Vous-même tendez vers le bien, et le peuple sera bon. La Vertu du prince est comme le vent ; celle du peuple est comme l’herbe. Au souffle du vent, l’herbe se courbe toujours.  » [5].

 

[1] 1 : 4 La Grande Etude (Da Xue) Trad. Séraphin Couvreur

[2] 12 : 2 Entretiens (Lunyu) Trad. Séraphin Couvreur

[3] 1 : 9 Entretiens (Lunyu) Trad. Séraphin Couvreur

[4] 13 : 1 Entretiens (Lunyu) Trad. Anne Cheng

[5] 12 : 18 Entretiens (Lunyu) Trad. Séraphin Couvreur

2 réflexions au sujet de « Le projet social Confucéen : de la piété filiale à l’harmonie (2) »

  1. Bonjour,
    Permettez quelques mots sur la Chine et le Confucius. Merci
    Trois doctrines morales, règnent en Chine :
    Celle de Confucius, adoptée par les gens instruits, les masses intellectuelles.
    Celle de Lao-Tseu, suivie par la bourgeoisie moins instruite, mais plus attachée aux traditions. Elle représente l’idéalisme, le spiritualisme philosophique.
    Et celle, de Fo, forme du Bouddhisme qui est suivie par les multitudes ignorantes. C’est un culte grossier comparable au Catholicisme.
    Une science très ancienne a précédé en Chine ces 3 doctrines.
    Confucius, que l’on croit, à tort, un auteur, ne fit que mettre dans un ordre nouveau les anciens documents de l’histoire primitive de la Chine, qui remontaient à plus de quinze siècles avant lui, et il vivait au VIème siècle avant notre ère ; la preuve, c’est qu’on parle du mari et de la femme et que le mariage n’existait nulle part dans les temps primitifs.
    Dans la rédaction masculine de Confucius, on sent régner la préoccupation d’effacer le plus possible le rôle de la femme, surtout celui de la mère.
    Adoptant les idées d’Hermès, il trouvait aussi que « la femme est devant l’homme comme le cheval est devant la voiture », c’est-à-dire pour le servir.
    Partout on voit les noms masculins substitués aux noms féminins, le père à la mère dans la famille, et on insiste avec force sur le respect du fils pour le père. On sent que l’idée d’affirmer la paternité domine là, comme nous la verrons dominer dans tous les pays, à la même époque. C’est le droit paternel imposé et dont on fait déjà, alors, la base du régime social, sentant bien que c’est ainsi que l’on arrivera le plus sûrement au règne de l’homme.
    […]
    Ce sont les Jésuites qui donnèrent le nom de Confucius au philosophe que les Chinois appellent Khoung-fou-Tseu. Né vers 550 avant notre ère, il vivait sous la 3e dynastie des Tcheou.
    C’était une époque de trouble, un âge de décadence. Partout la paix primitive avait disparu. L’invasion des hommes dans le domaine des Femmes avait profondément troublé l’ordre social. Le pays était morcelé en une quantité de petits Etats feudataires. Et le désordre social était compliqué de désordre moral. L’esprit de l’homme était livré aux doutes et aux terreurs.
    Il adorait ou craignait des génies surnaturels, des ombres.
    C’est que partout la même évolution physiologique amène le même résultat psychique. Le renversement des idées primitives était allé si loin que partout on sentait la nécessité d’une réforme, on la désirait, on l’attendait, et c’est toujours dans ces moments de trouble et d’attente que se manifestent de prétendus réformateurs, qui profitent de l’agitation qui règne pour s’imposer. Confucius fut de ceux-là ; il avait pris part d’abord aux agitations sociales, puis, n’ayant pas réussi sur ce terrain-là, il s’était retiré dans la solitude et soudain avait changé de système.
    Ayant rassemblé toutes les anciennes Ecritures sacrées du pays, il prétendit les réviser.
    Ces Ecritures, très anciennes, contenaient, comme celles de toutes les autres nations, des idées féminines, une explication abstraite des lois de la Nature, des chants, des hymnes, des préceptes de morale, et les bases des institutions sociales.
    Confucius les modifia, ou plutôt les ordonna suivant ses idées masculines. Il supprima les Dieux et les Esprits, c’est-à-dire tout ce qui pouvait rappeler la supériorité des Femmes, trouvant qu’elles n’avaient qu’un rôle à jouer dans le monde : « être une ombre et un écho (1). »
    La religion primitive étant perdue, Confucius la remplaça par une philosophie nationale.
    Cette doctrine est appelée Iou Kiao (religion des lettrés) ou Ta Kiao (grande religion, religion principale). Les modernes Occidentaux l’appellent le Joukisme. En Chine, en 213 avant notre ère, l’empereur Thsin-Chi-Hoang-Ti ordonna de brûler par tout l’empire les exemplaires du Chi King et du Chou King, livres sacrés des Chinois, sauf ceux qu’on laissait aux Po-Sse, officiers du savoir général.
    (1) Le livre sacré des Samouraïs proclame, d’après les préceptes de Confucius, que « la femme est aussi bas que la terre, l’homme aussi haut que le ciel ».
    Lien : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/07/la-chine.html
    Cordialement.

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    1. Anwen,

      Merci pour votre commentaire et ces informations historiques.

      Actuellement, ce site a plus pour but de présenter la pensée du Maître avec des problématiques contemporaines que le contexte historique.

      A propos de la vision inférieure de la femme dans le Confucianisme ancien, je pense qu’elle est à rapprocher des sacrifices d’animaux : elle est dépassée.

      Le Pr. Chenyang Li aborde ce sujet dans son livre « The Confucian Philosophy of Harmony » lorsqu’il traite des relations entre hommes et femmes, ou, entre la mère et les enfants. Il explique qu’aujourd’hui cette inégalité est implicitement supplantée par des tâches réparties harmonieusement entre l’homme et la femme et une attention portée à l’épouse ou la fille identique à celle du mari ou du fils. Ce qui est bien plus naturel et logique pour nous avec la conception moderne des choses.

      Chacun a ses devoirs et ses droits dans un mariage. Pour les détails, c’est à chaque couple de définir son fonctionnement je pense. De façon générale, la domination (masculine ou féminine) est une barrière à l’harmonie relationnelle et sociale et est forcément à éviter.

      Concernant votre remarque sur la sélection textuelle « masculiniste » biaisée du Maître, je n’ai pas les connaissances historiques pour commenter cela.

      Bien à vous,
      L’apprenti Confucéen

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