La nature humaine et le besoin de se réformer

Cher lecteurs,

La qualité de la nature humaine est un des premiers débats des héritiers de Maître Kong. La querelle la plus connue étant celle entre Maître Meng et Maître Xun. Une réduction simpliste de ce débat est la suivante : selon Maître Meng, l’homme est intrinsèquement bon et ne peut que se bonifier par la culture des vertus ; Maître Xun pense que la nature perverse de l’homme l’oblige, au prix de nombreux efforts, à apprendre comment se comportement correctement en société. Pour le premier, l’éducation est un outil de perfectionnement tandis que pour le second l’éducation est un outil de redressement moral. Vinrent après eux des conceptions plus édulcorées avec d’autres Confucéens, notamment avec Yang Xiong. Bien que ce sujet mérite plus qu’un texte court, je vais essayer d’exprimer ma vision, très proche de Maître Xun, avec quelques exemples puis une digression.

– La lecture et l’étude des textes classiques Confucéens sont des activités fondamentales pour l’apprenti Confucéen que je suis. Elles permettent d’élargir la perception du monde, d’apprendre de nouveaux mécanismes spirituels ou sociaux et de se ressourcer intellectuellement. Pratiquer cette hygiène de l’esprit est quasiment une obligation pour le Confucéen qui se respecte et souhaite progresser dans les connaissances des vertus. Au même titre que manger en excès dégoute de la nourriture, lire en excessivement peut fatiguer l’intellect. Cela m’arrive régulièrement et fait partie de mon cycle de lecture. Par conséquent, j’arrête la lecture et la remplace par d’autres occupations, comme les jeux de réflexion ou la musique pour quelques semaines. Après un temps d’arrêt et de repos des méninges, il devient difficile de reprendre les études littéraires. L’esprit dans la torpeur, baigné dans la facilité et les plaisirs préférablement à l’effort de la réflexion, je dois affronter cette nature paresseuse qui cherche à jouir des divertissements plutôt qu’à s’élever. Ce n’est qu’après plusieurs tentatives infructueuses que je peux me remettre péniblement au travail Confucéen.

– Les situations conflictuelles permettent de mettre en valeur très facilement la nature spontanée de l’Homme. J’ai trois historiettes à partager qui permettent de mettre en exergue cela. 1 : Une connaissance était très insistante avec moi en rapport à une obligation que j’avais déjà effectué. Je lui ai expliqué à deux reprises. Lorsque cette personne m’a demandé une troisième fois j’ai tout de suite été offensif, exaspéré de ses demandes à répétition.  2 : Dans les transports en commun une personne fumait alors que des enfants étaient présents. Un père de famille demande correctement à l’individu de stopper. Ce dernier ne coopère pas, n’en fait qu’à sa tête puis devient insultant alors que plusieurs personnes interviennent pour lui demander d’arrêter. 3 : Un proche doit de l’argent à un autre. Pour une raison jusqu’à présent inconnue, l’argent n’a pas été retourné à qui de droit. Le débiteur, plutôt que d’expliquer la raison du retard, préfère fuir et éviter le contact avec son ami dans la posture du créancier ou utilise de vulgaires excuses.

Ce que je souhaite faire ressortir à travers ces exemples c’est que naturellement nous ne sommes pas enclins à agir correctement. Premièrement j’ai évoqué le retour laborieux à l’étude à la suite d’une interruption des études littéraires. Préférant la facilité et le plaisir de la musique et des jeux, biologiquement, il est difficile de revenir à un effort intellectuel qui peut être fatiguant et ne procure pas forcément un bonheur immédiat. Secondement, l’égoïsme spontané qui surgit dans les différentes anecdotes. On peut constater que l’agressivité ou la fuite sont préférées quasi instinctivement à la coopération entre individus. Cela se remarque par l’aspect soudain des évènements, suggérant implicitement l’absence de réflexion mais plutôt une réaction épidermique naturelle.

Je crois que ces mauvais penchants sont étroitement liés à la nature intrinsèque de l’être humain. A ce titre le Maître disait : « Les hommes sont tous semblables par leur nature profonde ; ils diffèrent par leurs us et coutumes. » [1].

Effectivement, le fond animal de l’Homme est commun à chacun d’entre nous et est partagé du fait de l’évolution des espèces. Autrement dit, notre côté sauvage est un artefact de l’évolution des espèces.

Selon la théorie de l’évolution la lutte pour les espèces est un facteur qui permet aux individus d’améliorer leurs caractéristiques (sociales, physiques, intellectuelles…). Ce facteur de l’évolution contient de façon inhérente l’égoïsme par son aspect conflictuel. L’individu A luttant contre l’individu B sera favorisé s’il est victorieux. Cet avantage peut être lié à un accès à de plus nombreuses ressources ou un pouvoir supplémentaire. L’individu A se bat pour lui, pour son intérêt et sa préservation. Voilà en somme un des aspects de la théorie de l’évolution. Il permet d’expliquer le penchant égoïste de l’homme. C’est un élément d’explication de la prédisposition naturelle à l’agressivité, à l’égoïsme et aux plaisirs. En effet, ils permettent de sauvegarder ou de satisfaire notre corps. Naturellement, notre nature -animale- est mauvaise car elle est restreinte à la vision égoïste du soi dominateur pour la survie. Ce reliquat évolutif de nos ancêtres biologiques est probablement la principale source des maux en société. C’est ce qu’exprime le Maître en parlant de la similarité de notre nature profonde.

Cependant, le Maître ne s’arrête pas là, et il parle des us et coutumes qui permettent de nous séparer. Autrement dit, notre éducation permet de nous distinguer. C’est précisément cela qui laisse place à une transformation de la nature humaine. Le Maître expose cette idée de la sorte : « L’homme honorable étend ses connaissances par les livres, et les ordonne grâce aux rites ; il parvient ainsi à ne rien trahir. » [2].

J’ajouterai même l’analogie proposée par Maître Xun à ce propos : « Un morceau de bois tordu doit être travaillé à la vapeur et à l’étau pour devenir droit. Une lame émoussée doit être aiguisée pour devenir tranchante. […] Sans enseignant ou de modèle approprié pour le peuple, celui-ci devient déviant, dangereux et ennemi de l’ordre. En l’absence de Maîtres et de lois, l’Homme est pervers et ne se corrige pas. » [3].

Cette transformation est forcée car elle va contre la nature primaire égocentrique. D’où cette difficulté à réprimer des émotions instinctives ou à abandonner certains plaisirs au profit des efforts (intellectuels et sociaux). Les premiers venants de la constitution biologique, les seconds de l’élaboration éducative au cours de la sociabilisation des êtres.

Les études et l’éducation rendent possible la correction des caractères animaux qui nous détournent des comportements sociaux appropriés et collaboratifs. C’est ce que j’exprimais précédemment avec la quête Confucéenne de l’harmonie. L’instruction reçue corrige l’animal pour le rendre humain et Confucéen. Son prisme d’analyse des évènements va changer. La conception égoïste des choses tendant à devenir coopérative. Le Maître le suggère ici : « L’homme honorable considère les choses à travers la justice, et 1’homme de peu à travers son intérêt. » [4] mais aussi à ce moment : « L’homme de qualité accomplit ce que l’homme a de beau et non ce qu’il a de laid. L’homme de peu fait le contraire. » [5].

Pour conclure, la nature Humaine est mauvaise du fait de son aspect animal en quête de survie individuelle. De là, découlent des comportements anti-sociaux faussement au profit de la préservation de la personne. La correction de la nature se fait par des efforts pour contrer ces mauvais penchants ancrés dans notre chair. Cette pénibilité à se réformer doit être perpétuelle car les comportements avares et violents appartiennent à la condition biologique que nous portons jusqu’à la mort. A l’issue de ces modifications, l’homme peut s’épanouir dans les vertus et la coopération avec ses semblables pour atteindre l’harmonie et la paix. Ainsi, les Hommes progressent ensemble s’ils choisissent de se réformer. Ces choix ne tiennent qu’à nous : éducation, efforts et évolution, ou, égoïsme, oisiveté et régression.

« Il suffit de tendre vers la bonté pour que le mal disparaisse. » [6].

 

Note additionnelle : d’un point de vu évolutif, la coopération est un paramètre au moins aussi important que la lutte -égoïste- pour la survie. Cependant, ce facteur semble avoir été élaboré après la sociabilisation des êtres, suggérant son aspect non-spontané et contre nature.

[1] 17 : 2 Entretiens (Lunyu) Trad. P. Séraphin Couvreur

[2] 6 : 25 Entretiens (Lunyu) Trad. P. Séraphin Couvreur

[3] Chapitre 23 du livre de Maître Xun (Xunzi). Traductions d’Ivan P. Kamenarovic et d’Eric Hutton combinées par mes soins.

[4] 4 :16 Entretiens (Lunyu) Trad. Séraphin Couvreur

[5] 12 : 16 Entretiens (Lunyu) Trad. André Lévy

[6] 4 : 4 Entretiens (Lunyu) Trad. André Lévy

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